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Gyobutsu Ji N° 8 (1/2)

Maître Dõgen et l’esprit vaste

vendredi 14 juillet 2006, par Gyobutsu Ji

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Maître Dõgen et l’esprit vaste

Le kõan de Maître Tõzan

Baso et Nangaku

Le chant de la hutte de paille de Maître Sekitõ

&

autres kusens

Kusen de Maître Roland Yuno Rech

Maître Dõgen et l’esprit vaste

Lundi 1er mars 2004 : Retirer les lunettes colorées

Pendant zazen, face au mur, notre regard et notre attention sont tournés vers l’intérieur. On s’observe à travers la concentration sur la posture et sur la respiration.

Dans la vie quotidienne, on est généralement plutôt tourné vers les autres, les objets, les phénomènes du monde extérieur et l’on oublie que nous percevons tout à travers notre propre esprit.
On ne perçoit jamais la réalité directement mais on en perçoit le reflet dans notre propre esprit, un peu comme ces grands télescopes à travers lesquels les hommes scrutent l’univers. Ce que l’on y voit, ce ne sont pas directement les étoiles, les galaxies mais leur reflet dans le miroir. Si l’on veut voir la réalité telle qu’elle est, il faut commencer par voir clairement comment fonctionne notre propre esprit.

A propos de la pratique du zen, on parle souvent de l’esprit vaste qui inclut toute chose. Mais alors, qu’est-ce que l’esprit étroit ?
C’est le mode de fonctionnement de notre esprit lorsque nous percevons les autres et le monde à travers le prisme de nos préférences, de nos aversions, de nos préjugés, de nos désirs, de nos opinions.
Du coup, nous sommes très loin de percevoir les autres et la réalité tels qu’ils sont. Nous percevons à travers notre karma, à travers nos illusions comme au travers de lunettes colorées. Kodo Sawaki disait souvent que la pratique de zazen consistait à retirer ses lunettes colorées. En tous les cas, d’observer déjà que nous portons des lunettes colorées.

Par la pratique vigilante de l’observation en zazen, on prend de plus en plus rapidement conscience de la manière dont notre propre esprit perçoit la réalité et de ce que l’on introduit de nos catégories personnelles, de nos désirs, de nos craintes, de nos attentes et de la manière dont cela introduit des déformations, parfois des malentendus.

Dans ce que l’on appelle l’esprit vaste de zazen, on ne supprime pas les illusions mais on les observe et on les intègre par la pratique au lieu de faire comme si elles n’existaient pas. Cela fait partie des choses telles qu’elles sont, telles que nous les voyons en zazen.

Un enseignement du bouddhisme Mahãyãna dit que le triple monde n’est qu’un seul esprit. S’il est difficile de comprendre cette affirmation, il est clair que ce triple monde n’est perçu qu’à travers notre propre esprit. Il devient notre esprit et c’est celui-ci que nous observons quand nous croyons observer le monde. La pratique répétée de zazen est l’occasion de laisser décanter et de clarifier ce qui brouille habituellement notre vision et ainsi de réaliser l’esprit vaste.

Mondo du lundi 1er mars 2004 : L’esprit vaste et l’illusion

Q : Lors de la réunion du groupe d’étude sur l’effort et la patience, une personne a posé une question au sujet de cette illusion perpétuelle que l’on transporte avec soi et elle a demandé si le fait de faire zazen et de découvrir avec de plus en plus d’acuité que l’on est dans l’illusion, ne nous couperait pas un peu d’un engagement dans le social, dans la société ?

R.Y.R : Oui, cela nous coupe d’un engagement illusoire mais cela ne nous coupe pas forcément d’un engagement plus réel.

Des fois, on s’engage à partir de nos illusions alors cela provoque beaucoup de malentendus. Par exemple, si on s’engage dans une action humanitaire ou charitable pour essayer en fait de réparer quelque culpabilité personnelle, tout notre effort dans cet engagement peut être perverti par le fait que l’on n’observe pas nos propres motivations. Ou bien, beaucoup plus grave, c’est tout ce qui concerne l’illusion du pouvoir. Beaucoup de gens s’engagent dans une action sociale ou politique et revendiquent à travers cette action un pouvoir pour accomplir ce qu’ils pensent être l’objectif juste et utile pour leurs concitoyens et puis progressivement l’illusion, c’est-à-dire le goût du pouvoir, l’attachement égotique à la position, aux honneurs, se développent et finalement, ce qui au départ n’était qu’un moyen légitime de parvenir à réaliser un certain idéal, devient une fin en soi. Les politiciens sont souvent préoccupés par la conquête du pouvoir ou à s’y maintenir. Après, tout le reste sont des moyens. Il y a une inversion des moyens et des fins.

Voilà une très grave illusion qui provoque beaucoup de désenchantements et beaucoup de désillusions pour ceux qui la perçoivent. Un art comme l’art du politique devrait être le summum de l’activité humaine. Mais l’activité humaine tournée vers le bien des autres, le bien de la cité, de la vie collective et de la vie sociale, est devenue le lieu de toutes les perversions. C’est justement la trahison de tous les idéaux par l’illusion elle-même qui m’a poussé à venir faire zazen au départ. La pratique de zazen est avant tout d’éclairer l’illusion. L’illusion ne sera pas supprimée mais à partir du moment où elle est éclairée, elle a moins le pouvoir de nous entraîner, de nous conditionner. Et l’important, c’est de ne pas la suivre, de ne pas être entraîné par elle. L’illusion peut se manifester mais quand on s’en rend compte, on fait en sorte de ne pas agir en fonction de celle-ci. On laisse passer, on met de côté. C’est cela aussi l’esprit vaste. C’est l’esprit qui n’est pas limité par l’illusion. C’est l’esprit capable de voir l’illusion. C’est l’esprit qui inclut toute chose, qui inclut ce que l’on croit être la réalité telle qu’elle est mais aussi la perception de l’illusion.

Q : Alors, soit on agit dans un but personnel, par exemple pour se promouvoir soi-même et là on est dans la satisfaction de l’ego, soit on est dans l’utilité pour les autres et là on est dans la réparation de l’ego ?

R.Y.R : Non. L’utilité pour les autres n’est pas forcément la réparation. Et même si c’était la réparation, l’important, c’est de le voir. Quelqu’un un jour disait qu’il y a plein de centres d’accueil pour les enfants orphelins ou maltraités qui ont été créés par des personnes ayant énormément souffert dans leur enfance. Ils sont donc bien dans une réparation mais n’empêche qu’il est bien d’avoir créé ces centres. La réparation, ce n’est pas mauvais, il faut juste être conscient de ce qui nous pousse à le faire. A partir de ce moment, on peut dépasser le conditionnement en question et agir quand même. Encore une fois, l’esprit vaste consiste à inclure l’observation de l’illusion.

La pire des illusions est de croire agir en vérité, avec authenticité alors qu’il nous manque toute une partie des éléments qui nous font agir, dont on n’est même pas conscient. A ce moment-là, c’est l’esprit étroit qui ne voit pas la totalité.

Mardi 2 mars 2004 : Le miroir de zazen

Lorsque l’on pratique zazen, par la concentration répétée sur la posture, en tendant bien les reins, la colonne vertébrale, la nuque, en rentrant le menton, par la concentration sur la respiration et en particulier l’expiration, notre esprit se met à fonctionner comme un miroir, à refléter toute chose qui surgit durant le zazen. Refléter toute chose, cela veut dire refléter les perceptions, le chant des mouettes, la lumière du soleil qui se lève, les bruits dans la cour mais aussi toutes les pensées qui nous traversent l’esprit d’instant en instant.

Nous avons l’habitude de considérer que les phénomènes que nous percevons sont extérieurs à nous-même. Par exemple, une mouette chante sur le toit du dojo mais en fait, son cri retentit dans notre esprit. Nous percevons la mouette à travers nos organes des sens par une reconstitution de notre esprit. Ce que nous percevons, c’est l’impact du cri dans notre esprit. Comment est le cri de la mouette en lui-même ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Cependant, nous disons que notre pratique consiste à percevoir les choses telles qu’elles sont. L’image du miroir est utilisée pour évoquer l’objectivité. En principe, le miroir ne déforme pas, il reflète tout ce qui passe devant lui, sans choisir et sans déformer. Mais ce qui passe devant le miroir de zazen, ce sont aussi des déformations. C’est la mise en forme de nos pensées, de nos perceptions du monde extérieur par notre esprit. En réalité, nous ne percevons que notre propre esprit qui se perçoit lui-même. Voir les choses telles qu’elles sont, c’est voir cela. C’est ne pas s’illusionner sur notre propre objectivité mais observer constamment la part d’illusion que nous introduisons dans toutes nos perceptions.

Maître Dõgen disait : « Même si nous aimons les fleurs, elles se fanent et tombent. Même si nous n’aimons pas les mauvaises herbes, elles poussent. » Une autre traduction dit : « Les fleurs se fanent dans notre amour ou avec notre amour, les mauvaises herbes poussent avec nos regrets de les voir pousser. »

Même si notre pratique consiste à tenter de voir la fleur telle qu’elle est, de voir les herbes telles qu’elles sont, au-delà des jugements de bon ou mauvais, beau ou pas, ces jugements, ces préférences, ces regrets font aussi partie de la réalité telle qu’elle est, sont aussi la réalité telle qu’elle est. Voir d’un seul coup d’œil l’objet de notre vision, de notre pensée et comment nous nous voyons, comment nous y ajoutons nos perceptions, nos sentiments, nos émotions, c’est réaliser l’esprit vaste de zazen. Cet esprit voit tous les aspects de la perception d’un seul coup d’œil. Cet esprit ne saisit pas, ne rejette pas mais perçoit très clairement les tendances à saisir et à rajouter et les inclut dans la pratique.

On ne peut aller véritablement au-delà que lorsque l’on a intimement vu, perçu. C’est pourquoi Maître Dõgen insistait sur le fait que réaliser l’éveil consiste à éclairer nos illusions, à s’éveiller à partir de la perception de l’illusion, sans s’attacher à l’éveil, sans haïr l’illusion et en acceptant notre amour de l’éveil et notre regret de voir l’illusion se répandre.

Mercredi 3 mars 2004 - matin : Ne ratez pas le rendez-vous !

Pendant zazen, ne perdons pas notre temps à suivre nos pensées. Maître Deshimaru nous rappelait tout le temps de pratiquer zazen comme si nous allions rentrer dans notre cercueil, comme si nous vivions les derniers moments de notre vie.
A ce moment-là, nous ne perdrions pas notre temps à ruminer nos pensées. Rencontrer la pratique de zazen est une occasion tout à fait extraordinaire. Rares sont ceux qui pratiquent.

Alors comment ne pas gaspiller cette occasion qui nous est donnée de nous éveiller ?
Abandonnant toutes nos ruminations mentales, n’attendant rien de spécial au-delà de cet instant, nous pénétrons totalement la réalité présente, totalement un avec le corps, un avec chaque inspiration lorsque l’on inspire, un avec chaque expiration lorsque l’on expire.

C’est notre manière d’être totalement vivant, totalement présent à la vie de chaque instant. Cette manière de vivre se poursuit à chaque instant de la vie quotidienne. Le zazen du matin, comme un coup frappé sur la cloche, provoque une vibration qui se poursuit bien au-delà du coup frappé. Cette vibration retentit toujours dans l’instant présent. A chaque instant, la tonalité est différente. Le temps du zazen et le temps de la vie quotidienne ne sont pas identiques. En zazen, on est immobile, dans la vie quotidienne, en général, on est en mouvement. Mais en mouvement ou immobile, on a la possibilité d’être parfaitement en unité avec ses gestes, sa respiration, présent à soi-même, aux autres, à l’environnement.

Si on passe une heure de zazen à rêvasser, à penser à autre chose, c’est une occasion manquée. C’est comme de rater un rendez-vous. Si on est véritablement présent, ne serait-ce qu’une seule minute en zazen, c’est comme rencontrer Bouddha face à face, en devenant identique à son expérience.

Mercredi 3 mars 2004 - soir. Zazen englobe toutes choses.

Pendant zazen, ne vous laissez distraire ni par vos pensées, ni par les bruits à l’extérieur du dojo. Toutes sortes de phénomènes surgissent durant la pratique de zazen. Parfois on a envie de tousser, parfois on se sent bien. A d’autres moments, on peut avoir mal aux genoux. Les pensées s’écoulent. Si on les observe, on remarque rapidement qu’elles n’ont pas plus de substance que les nuages qui passent dans le ciel. Même penser cela est encore une sorte de construction mentale. Aussi pendant zazen, nous devons d’instant en instant revenir au point d’avant le surgissement de nos pensées, de nos perceptions, de nos sensations, être extrêmement attentif à ce qui se passe et abandonner toute tendance à saisir quoi que ce soit. Ainsi, on peut réaliser un esprit qui ne demeure sur rien, tout à fait libre, que rien ne peut déranger car il est relié à la source d’où surgissent tous les phénomènes.

Quand on est relié à cette source, il n’est pas nécessaire de prendre parti, d’aimer ou de ne pas aimer telle ou telle pensée, telle ou telle perception. Par exemple, on peut souhaiter que le bruit cesse mais si on se concentre sur la posture, sur la respiration, on peut revenir à l’état d’esprit d’avant ce souhait. Cet esprit est l’esprit vaste qui englobe toutes choses et qui n’est dérangé par rien. Lorsque l’on est relié à cet esprit, alors tout devient zazen. Zazen englobe toutes choses.

Lundi 8 mars 2004 : Maître Dõgen l’appelle hishiryõ

Pendant zazen, on revient constamment à la concentration sur la posture. On ne suit pas ses pensées et on ne les entretient pas. Pour ne pas suivre ses pensées, le mieux est d’être attentif au moment de leur apparition, de leur surgissement et de les laisser instantanément retourner à leur origine, leur source, en ne les alimentant pas, en ne leur donnant pas d’importance, d’énergie. Quelles que soient les pensées qui surgissent pendant zazen, on ne s’y attache pas. Même si on pense qu’il s’agit d’une vérité profonde au sujet du zen, la vérité profonde du zen commence au-delà de toutes pensées. Elle réside aussi en deçà de nos pensées. Nos pensées ne peuvent pas la saisir. Dès lors que l’on croit avoir saisi quelque chose au sujet du zen, dès que l’on en fait une pensée, ce n’est plus la vérité du zen. C’est seulement une pensée à propos du zen. Puisque l’essence même du zen ne peut pas être décrit par la pensée, dès que l’on se mêle de vouloir le faire, on trahit cette essence pour en faire un objet de pensée. La meilleure chose que nous puissions faire pour réaliser l’essence du zen, c’est de la vivre concrètement par la pratique, en lâchant prise d’instant en instant de toute adhésion à nos pensées.

Les pensées s’efforcent de délimiter un aspect de la réalité et même si on s’efforce de penser la totalité, on donne immédiatement un cadre par les mots que l’on utilise pour la désigner, par nos représentations et ce n’est plus la totalité. Dès que l’on s’avise de vouloir décrire la nature de bouddha, ce n’est plus la nature de bouddha mais une pensée à son sujet. Cela ne veut pas dire que la nature de bouddha n’existe pas, c’est même ce qui existe de la façon la plus universelle, la plus intime. Dès que l’on s’avise de vouloir la décrire par des mots, on en fait simplement un objet. Ce qu’elle n’est pas !

C’est pourquoi l’essentiel de la pratique de zazen, c’est ce que Dõgen a appelé hishiryõ, être constamment au-delà de toute pensée.

Cela ne se réalise pas par la pensée mais par la concentration sur la posture du corps, sur la respiration, par une grande attention pour laisser tomber tout ce qui commence à encombrer l’esprit.
Ainsi, on peut retrouver un esprit clair, neuf, au-delà de tout objet.

Mondo du lundi 8 mars 2004 : Etre tout le temps éveillé !

Q : La conscience existentielle nous amène à ne pas concevoir la réalité ou à la concevoir d’une manière erronée.
Lorsque l’on pratique, on peut avoir cette vision d’une réalité très différente de la conscience existentielle dont on a l’habitude dans la vie de tous les jours. Comment mettre en harmonie cette perception de la réalité et la vie quotidienne ?

Par exemple, si je suis agressé verbalement par quelqu’un, dois-je me dire qu’il s’agit de quelqu’un qui ne voit pas la réalité telle qu’elle est, qui n’est pas libre et l’excuser ?
Ou comment faut-il faire dans les situations de colère, de tristesse, de peur. Quelle est la grille de lecture, la grille de comportement ?
Quel effort faut-il faire ?

R.Y.R : Il n’y a pas de grille. Il faut essayer de voir ce qui ce passe, avoir la conscience la plus claire possible de ce qui est en jeu à ce moment-là. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’y a pas de grille. S’il y en avait une, on plaquerait des interprétations, des principes sur une réalité qui est essentiellement mouvante, à chaque fois différente. Le mental essaye d’avoir des grilles, des concepts, des moyens d’interprétation. Mais ce qui est important, c’est de se demander à chaque instant : « Qu’est ce que c’est ? Qu’est-ce qui est se passe ? » C’est sûrement différent à chaque fois.

Si on voulait mettre en pratique ce que l’on a réalisé en zazen, ce serait toujours un va et vient entre la conscience ordinaire de la vie quotidienne, qui est attachée à son ego, à sa position et la conscience en zazen dans laquelle on a réalisé que cet ego est une construction illusoire, sans substance. Cette approche consiste à essayer d’appliquer ce que l’on appelle le rappel : Se rappeler ce que l’on a compris et le mettre en pratique. Se rappeler ce que l’on a pu apercevoir de la réalité. Mais ce n’est pas une grille, c’est une perception, un point de vue.

Le risque est d’être dans une espèce de décalage entre ce qui se passe et puis une autre vision de la réalité que l’on aurait eu une autre fois, la veille au soir en zazen ou la semaine d’avant. C’est possible mais ce n’est pas la meilleure méthode. Le mieux est de pouvoir faire apparaître à chaque instant la conscience qui est là sans rappel. C’est retrouver le même esprit que l’on a en zazen, instantanément dans le moment de la vie quotidienne où cela paraît s’imposer. On n’est pas obligé d’être tout le temps comme en zazen. Si on veut résoudre un problème de vie professionnelle, il faut penser avec le cerveau gauche, il faut utiliser les concepts, les grilles et c’est alors une autre activité mentale. Dans les relations humaines, c’est à chaque fois différent. Ce qui est constant, ce que l’on peut retrouver par rapport au zazen, c’est l’idée que l’on se fait de soi-même, de notre ego à partir duquel on réagit quand on est blessé ou en colère. Dans la vie quotidienne, on peut constamment voir cet ego se manifester et immédiatement se rendre compte que c’est un phénomène illusoire et donc dédramatiser.

Par contre, il est tout aussi important d’essayer de se mettre à la place de l’autre. Lorsque l’on ne s’appesantit pas trop sur son propre ego, on reste plus disponible, plus attentif à ce qui se passe pour aider l’autre. On fait alors apparaître un esprit de compréhension, avec une réaction mieux appropriée. Ce n’est pas forcément de la passivité, cela peut être aussi de réagir d’une manière parfois brutale ou choquante pour ne pas laisser l’autre s’enfermer dans quelque chose d’erroné, de douloureux pour lui et les autres. Si tu veux véritablement aider quelqu’un qui agit mal par rapport à toi, il faut avoir une attitude qui permette à l’autre de prendre conscience, avoir une attitude de compassion active et pas simplement de tolérance, de gentillesse ou de laisser passer. Il faut au contraire essayer de susciter l’attitude la plus éveillée chez les personnes qui le sont peu à partir de sa propre perception et pas à partir d’une grille.

Q : Il faut être tout le temps éveillé ? R.Y.R : Oui ! Et si on n’y arrive pas, alors il y a le rappel. Si on se sent pris dans une illusion et que l’on ne s’en sort pas, on peut essayer de se rappeler ce que l’on a pu percevoir autrefois et essayer de revenir à l’esprit de zazen. Autant que possible, il ne devrait pas y avoir besoin de rappel. L’esprit tel qu’on le réalise en zazen devrait apparaître très vite, à la rescousse à tout moment, toujours disponible, toujours accessible. Mardi 9 mars 2004 : Gyõ est la Voie

Pendant zazen, nous revenons constamment à la concentration sur notre posture. C’est comme un leitmotiv que le godo répète. Et même si ce n’est pas dit, c’est ce que nous pratiquons constamment. Cela devient comme une deuxième nature. C’est quelque chose à quoi on n’a pas besoin de penser pour le réaliser. Ce retour au corps qui inclut le retour à la respiration, peut se poursuivre dans tous les instants et les actes de la vie quotidienne.

Ce retour constant à l’attention au corps, à la posture, à la respiration, n’est pas un rattachement au corps ou à la posture car la concentration sur le corps et la respiration permet de se libérer de l’emprise du mental, d’un fonctionnement de l’esprit adapté à maîtriser les phénomènes mais qui n’est en fait qu’une vision partielle de la réalité. Le mental transforme tout en objets, le mental est réducteur. Ne fonctionner que sur le mode mental, à l’aide de concepts, de mots, de pensées verbales, c’est comme regarder le ciel à travers une paille ou regarder à l’intérieur d’une vaste pièce à travers le trou de la serrure : la pièce prend la forme du trou de serrure, le vaste ciel apparaît comme un petit cercle.

Même si on comprend cela, il faut faire attention car le mental va récupérer cette compréhension en disant des choses comme ce que je suis en train de dire, qui deviennent une nouvelle conception, un nouvel objet mental alors que, précisément, notre pratique consiste à aller au-delà de toute conception, de tout objet mental.

C’est pourquoi, il a toujours été enseigné dans notre tradition zen que suivre ses pensées, s’attacher à ses conceptions, à ses illusions n’est pas l’éveil. Croire avoir réalisé l’éveil et s’en faire une certaine idée, crée, (comme quelqu’un le disait au mondo hier soir), une nouvelle grille de compréhension à appliquer, à coller sur les phénomènes de la vie quotidienne et ceci n’est pas non plus le véritable éveil.

Ce qui revient à dire que l’on ne peut rien en dire, rien en penser. Par contre, on peut le pratiquer. Toutefois on peut en dire quelque chose à condition de ne pas s’attacher au contenu de ce que l’on dit mais en comprenant et en pratiquant le mouvement, le processus qui est au-delà des mots. C’est constamment lâcher prise par rapport à toute notion, toute conception, en ne créant jamais de dogmes au sujet de notre pratique. C’est ce qui permet à l’esprit de garder sa véritable liberté. Alors la pratique reste vivante, avec sa totale capacité d’éveiller l’esprit sans jamais le laisser se renfermer sur aucune pensée. Ce n’est pas ne pas penser mais être au-delà, aller constamment au-delà de toutes pensées.

Du reste dans le kanji japonais qui explique la pratique, gyõ (que l’on retrouve dans gyõji), gyõ veut dire aller, marcher. Ce n’est pas statique mais constamment en mouvement. C’est ne pas stagner sur quoique ce soit. D’ailleurs la Voie aussi indique le mouvement. La Voie, c’est ce sur quoi on marche, ce qui permet d’aller de l’avant. Dans gyõ, la pratique, aller est la Voie. On ne va pas sur la Voie. La Voie est dans le mouvement même de marcher. Comme en kin hin, comme en zazen, bien que l’on soit immobile, il n’y a aucune stagnation dans la pratique car l’esprit va constamment au-delà du par-delà de tout attachement, de toute fixation, y compris de ce que je viens de dire.

Mercredi 10 mars 2004 - matin : L’essentiel est au-delà des mots.

Lorsque nous pratiquons zazen, nous pratiquons l’essentiel de l’expérience de Bouddha lorsqu’il s’est éveillé en voyant l’étoile du matin.

A partir de cet éveil, il s’est beaucoup exprimé, a donné beaucoup d’enseignements sur la méditation, la vacuité, les préceptes. Ses successeurs ont, à leur tour, donné beaucoup d’explications au sujet du bouddhisme. Et pour ce qui est du cœur de l’expérience de Bouddha, pour ce qui est de l’essence même de la pratique de zazen, c’est au-delà de toute explication.

On peut dire beaucoup de choses au sujet du zazen. Tout ce que l’on peut en dire ne touche pas le point essentiel et l’expérience de la réalité qui ne se laisse pas enfermer dans les catégories mentales. Par exemple lorsque l’on dit que cette essence de la réalité est vacuité, on explique que la vacuité est interdépendance, absence de substance fixe de tous phénomènes existants.

Tout comme l’ego, cette vacuité devient une pensée, une idée parmi d’autres. S’attacher à cette pensée ou à cette idée n’a rien à voir avec la réalisation, même si elle peut nous aider à nous détacher de nos bonnos, de nos illusions. La véritable expérience de la vacuité est au-delà de toute idée de vacuité. C’est pourquoi, dans notre école zen, nous sommes constamment invités à revenir à l’expérience au-delà de tout langage, au-delà de toutes pensées, à revenir à la concentration sur la pratique de la posture, de la respiration en ne laissant pas l’esprit se refermer sur la moindre pensée.

Mercredi 10 mars 2004 - soir : L’esprit englobe toutes choses.

Pendant zazen, continuez à vous concentrer sur votre posture. Le regard est posé devant soi sur le sol sans fixer quelque chose en particulier. Au début, lorsque l’on est concentré sur la posture, on fait attention à bien tendre les reins, la colonne vertébrale, la nuque, à rentrer le menton et à maintenir les pouces horizontaux et le tranchant des mains en contact avec le bas-ventre. On observe son corps et on corrige sa posture. Ensuite, lorsque l’on est entré véritablement dans la pratique de zazen, il n’y a plus moi d’un côté et ma posture de l’autre.

On devient complètement le corps en posture de zazen, sans séparation.

Parfois, on entend des sons, la voix du godo, le bruit de la rue. Naturellement, on a l’impression que ces sons proviennent de l’extérieur. Mais, en réalité, dès l’instant où l’on entend un son, c’est déjà notre propre esprit. De même que lorsque l’on perçoit la posture de son corps, la posture de notre corps est notre propre esprit. L’esprit englobe toutes choses, contient toutes choses. Ce que nous percevons, les sons, les formes ou les pensées, sont en réalité comme des vagues à la surface de notre esprit. Ainsi en zazen, c’est l’esprit qui perçoit l’esprit.

Si nous percevons les choses ainsi, alors nous abandonnons l’esprit dualiste, l’esprit qui crée des séparations et les entretient. Lorsque nous percevons une personne, cette personne devient nous. Ce que nous percevons, c’est le contact de cette personne avec notre esprit. C’est pourquoi, il est important de clarifier son esprit, de laisser toutes nos fabrications mentales se décanter. Ainsi, lorsque l’esprit devient clair, tout est clair en nous et autour de nous.

Mais si notre esprit est obscurci, assombri par les émotions, alors tout devient sombre en nous et autour de nous.

Mondo du mercredi 10 mars 2004 : Qu’est-ce que l’amour ?

Q : Qu’est-ce que l’amour ? C’est très mystérieux. L’amour répond t-il à nos envies égoïstes, à notre ego ? N’est-il pas une fabrication mentale ? Existe t’il une autre forme d’amour que l’on peut chercher à développer auprès de nos proches ?

R.Y.R : Dans l’amour, il y a une part de nos fabrications mentales, il y a une part de notre propre esprit. Ce n’est pas l’autre tel qu’il est réellement que l’on perçoit, c’est tel qu’il vient se refléter dans notre propre esprit. Ce qui fait que l’on va aimer quelqu’un, c’est l’écho que cette personne (que l’on ne connaît pas vraiment telle qu’elle est), va trouver en nous, en fonction de ce que l’on est nous-même, en fonction de notre histoire, de notre karma.

Finalement, il est difficile d’aimer réellement l’autre car ce que l’on aime, c’est l’effet produit par l’autre sur soi-même. D’une certaine manière, on s’aime soi-même. Arriver à aimer l’autre réellement, cela suppose de se dépouiller le plus possible de l’attachement à ses fabrications mentales, d’être capable de discerner de plus en plus finement la part de nos fabrications mentales dans notre perception de l’autre. L’essence même de la pratique de zazen est de parvenir à rencontrer l’autre tel qu’il apparaît dans sa nouveauté pour nous et non pas à travers les projections mentales que l’on a immédiatement.

Ensuite, tu demandais s’il y avait une autre manière d’aimer que celle qui nous place au centre avec notre ego. De toute façon, dans l’amour, il y toujours le côté préférences personnelles. On aime l’autre parce que l’on imagine ce qu’il va nous apporter.

Et puis, il y la véritable dimension de l’amour, aimer l’autre pour l’autre, pour ce qu’il est, indépendamment du calcul ou de l’attente que l’on peut avoir. C’est l’amour au sens généreux de la relation. C’est comme un fuse. L’autre devient l’occasion du don. C’est l’amour bienveillant. C’est l’amour de compassion.

Dans tout amour, il y a forcément un mélange de ces différentes dimensions.

Lundi 15 mars 2004 : Universel et unique

Pour pratiquer zazen, nous donnons toute notre attention à la posture du corps. La posture de zazen est une posture qui est transmise de maître à disciple depuis 25 siècles avec une forme bien précise.

Cependant, chacun la pratique avec son propre corps. La posture de chacun est unique. C’est un des points très importants de notre pratique : ne pas voir seulement un aspect des choses.

Lorsque l’on fait zazen, on est relié à une lignée de transmission. Nous pratiquons une voie qui est transmise depuis très longtemps, qui n’a pas été créée par le Bouddha Shakyamuni mais redécouverte par lui et nous sommes reliés à cette lignée. Même si on n’est pas ordonné, il y a une interdépendance évidente entre notre pratique et celle de nos prédécesseurs, des générations précédentes. On peut remonter ainsi très loin. Mais chacun actualise cette pratique, cette posture, cette respiration, cet état d’esprit, avec ce qu’il est, avec ses propres caractéristiques. Aussi, la posture de chacun est à la fois universelle et unique. Il n’y a pas à choisir entre ces deux aspects car les deux coexistent totalement en nous-même.

Ceci ne vaut pas seulement pour la pratique de zazen mais pour toute la vie. A partir de zazen, nous apprenons à nous connaître nous-même. Nous découvrons nos caractéristiques qui sont uniques, liées à notre histoire sans pareille, de sorte qu’il est difficile pour quelqu’un d’autre de nous comprendre complètement n’ayant pas vécu la même chose. _ Mais, en apprenant à nous connaître nous-même, nous réalisons à quel point les caractéristiques essentielles de notre existence sont universelles. Nous les vivons nous-même à travers notre corps et notre esprit mais nous les partageons avec tous les êtres. Comme tous les êtres, nous naissons, vivons et mourons. Comme tous les êtres, nous sommes pris dans le flot de l’impermanence. Comme tous les êtres, notre existence de chaque instant est interdépendante de celles des autres. Comme tous les êtres, bien que nous ayons nos caractéristiques propres, ces caractéristiques sont finalement variables et ne constituent pas un soi permanent. Ce n’est pas seulement notre cas mais le cas de tous les êtres vivants.

Alors, au moment où l’on s’observe soi-même en zazen, on découvre simultanément à quel point nous sommes uniques, spéciaux, particuliers et en même temps, semblables aux autres, universels. Là non plus, il n’y a pas à choisir entre un versant ou l’autre.

Certains développent une attitude extrêmement égotique dans la vie, cultivant leur spécialité, leur ego. D’autres, au contraire, ont tendance à ne voir que le coté de l’identité avec les autres, le coté universel.
Mais le véritable sens de notre pratique est d’accepter ces deux dimensions, de les vivre ensemble. De vivre l’universel à travers le particulier et le particulier que nous sommes comme complètement relié à l’universel. Tout comme ce corps en zazen, haut de cinq à six pieds, complètement enraciné dans la terre, poussant le ciel avec le sommet de la tête, on relie le haut et le bas, le ciel et la terre. A la fois limité à ce sac de peau et en unité avec l’ordre cosmique, rien ne nous appartient en propre.

Finalement, notre pratique consiste à découvrir et à réaliser ces polarités. C’est ainsi que l’on peut créer une véritable sagesse dans notre vie. Alors que l’illusion consiste le plus souvent à ne s’accrocher qu’à un aspect et à toujours manquer une dimension. Le pied droit sur la cuisse gauche, le pied gauche sur la cuisse droite, les jambes sont réunies. La main gauche dans la main droite, les mains sont réunies. La posture de zazen dans son entier permet à chacun de retrouver son unité, à la fois intérieure, avec les autres et avec son environnement, proche comme éloigné.

Mardi 16 mars 2004 : Etre en unité avec l’instant présent.

Pendant zazen, nous revenons constamment à la concentration sur la posture du corps et sur la respiration. Même si on corrige sa posture, même si on se concentre sur de longues expirations, on ne pense pas : ma posture est bonne ou ma posture est mauvaise - Ma respiration est longue ou ma respiration est courte. Cela se fait plutôt naturellement, au-delà de notre jugement, de notre pensée qui discrimine entre bon et mauvais, long et court.

Dans l’enseignement du zen, on a souvent tendance à employer des expressions telles que : la lumière - éclairer ses illusions - illuminer, et on a tendance à être polarisé par la lumière.

Non seulement la lumière de l’illumination n’existe pas sans l’obscurité des bonnos, des illusions mais la lumière, la conscience hishiryõ, ne peut pas exister sans l’obscurité, sans éteindre la lumière de la conscience personnelle qui discrimine, qui juge, qui aime et n’aime pas, qui saisit ou rejette.

En zazen, on éteint la lumière que nous utilisons dans la vie quotidienne pour nous orienter dans les phénomènes, afin d’aller au-delà des jugements relatifs, des discriminations.

Pénétrer dans cette dimension de l’existence qui transcende les oppositions, ne veut pas dire que les oppositions disparaissent mais c’est notre attachement à l’un des termes de l’opposition qui est abandonné. Par exemple, un disciple de Maître Tõzan avait demandé : « comment, lorsqu’il fait extrêmement chaud, échapper à la chaleur ou bien lorsqu’il fait très froid, échapper à ce froid extrême. » Tõzan avait répondu : « Tu dois trouver le lieu où il ne fait ni chaud ni froid. »
- « Où est ce lieu ? »
- « Quand il fait chaud, nous avons totalement chaud et lorsqu’il fait froid, nous avons totalement froid. »

Ce lieu où il ne fait ni chaud ni froid, n’est pas un lieu d’air climatisé où le chaud et le froid sont supprimés. Le chaud et le froid existent toujours. Tantôt il faut chaud, tantôt il fait froid, parfois il fait doux comme au printemps. La différence entre le chaud et le froid n’est pas abolie, le chaud existe, le froid existe. Mais lorsqu’il fait chaud, on est totalement un avec la chaleur. Ce qui est abandonné, c’est l’esprit qui rejette la chaleur et regrette la fraîcheur. Tout à fait comme dans la phrase de Dõgen du Genjõ Kõan : « Même si on aime une fleur, elle se fane, les pétales tombent. Même si on n’aime pas les mauvaises herbes, elles poussent. » Les fleurs tombent malgré notre amour, les mauvaises herbes poussent malgré notre hostilité ou avec notre hostilité.

C’est une étape au-delà du kõan de Maître Tõzan.
Même notre amour et nos regrets font également partie de l’ultime réalité avec laquelle nous devenons un.
La véritable paix de l’esprit ne s’obtient pas par l’élimination de ce qui la dérange mais par l’unité avec la vie de chaque instant, avec ce qui est présent.

Mercredi 17 mars 2004 - soir : La pratique, une dédramatisation de la souffrance

Pendant zazen, on ne fait rien d’autre que d’être totalement un avec la posture, un avec l’inspiration lorsque l’on inspire et un avec l’expiration lorsque l’on expire.

C’est ainsi que nous pénétrons complètement la réalité de notre vie de cet instant qui est d’être pleinement assis dans ce dojo avec les autres. Quelles que soient les raisons et les motivations pour lesquelles on a décidé de venir pratiquer zazen, lorsque l’on pratique, toutes nos raisons et nos motivations sont abandonnées, toute attente est oubliée. On n’est plus tendu vers quelque chose, on abandonne tout but, toute intention, y compris les buts habituels de la pratique bouddhiste : résoudre la souffrance, se libérer de ses illusions, atteindre le satori.

Même si cela motivait notre pratique, lorsque l’on entre dans le dojo, toutes ces arrières pensées sont abandonnées. Il ne reste plus que la totale unité avec la pratique réelle, avec le corps et l’esprit, à chaque instant. C’est ce que l’on appelle shikantaza, être seulement assis.

Bien sûr, des pensées continuent à apparaître, des souvenirs, des émotions, des sentiments, parfois des sensations douloureuses ou bien agréables. Pendant zazen, il ne s’agit pas de combattre ces phénomènes pour essayer de les éliminer, de faire le vide dans son esprit mais simplement d’accueillir et d’accepter ce qui est présent à chaque instant, sans s’y attacher, sans le rejeter non plus.

L’autre jour, j’ai évoqué le célèbre kõan de Maître Tõzan sur le froid et le chaud. C’est la réponse du zen par rapport au problème de la souffrance humaine et notamment par rapport à la vie et à la mort.

Certains voudraient utiliser la religion, la méditation, pour échapper à la souffrance ou à la vie et à la mort. Mais la pratique du zen n’est pas ainsi.

C’est plutôt d’être totalement en contact avec notre réalité de chaque instant, totalement un avec ce qui est présent. S’il fait chaud, nous avons totalement chaud, s’il fait froid, nous avons totalement froid.

Par grande chaleur, on ne regrette pas la fraîcheur. Lorsqu’il fait froid, on ne regrette pas la chaleur. De même que lorsque l’on vit, on vit totalement, chaque jour. Lorsque c’est le moment de mourir, on se concentre sur le fait de mourir. C’est ainsi que l’on peut faire de chaque instant de la vie un moment d’éternité, un moment au-delà des attentes du futur et des regrets du passé.

Maître Deshimaru aimait bien calligraphier cette phrase célèbre de Dõgen dans le Genjõ Kõan dans laquelle il dit : « Même si on aime les fleurs, elles se fanent. Même si on n’aime pas les mauvaises herbes, elles poussent. » Cette phrase ne concerne pas seulement l’acceptation de l’ordre cosmique, des choses inévitables, de l’impermanence mais elle nous enseigne aussi l’acceptation de nos propres sentiments par rapport à l’impermanence.

Les fleurs se fanent au milieu de nos regrets de les voir se faner, de même que les mauvaises herbes poussent avec notre regret de les voir pousser. Si on éprouve ce genre de sentiments, cela fait partie de la réalité d’ici et maintenant qu’il convient également de pénétrer et d’accepter telle qu’elle est.

Autrement dit, la pratique du zen n’est pas une pratique pour devenir indifférent, insensible, assuré de ne pas souffrir par rapport à l’impermanence.

C’est plutôt une pratique qui nous permet d’être totalement un, non seulement avec la réalité extérieure et souvent inévitable mais aussi un avec notre propre vécu, en n’ayant pas peur de la souffrance, de la maladie, de la vieillesse et de la mort, et en accueillant ces événements de notre vie comme faisant partie également de l’ordre cosmique.

C’est pourquoi Maître Deshimaru disait toujours que la pratique du zen est une dédramatisation de la souffrance, en cessant de vouloir s’y opposer.

C’est ainsi que la pratique du zen peut véritablement aider les êtres humains à être totalement humain et à vivre pleinement la vie de chaque instant sans regret. Et si un regret apparaît, cela fait partie de notre réalité et nous l’acceptons également. Et on ne stagne pas sur ses sensations, ses perceptions ou ses sentiments. Plus vite ils sont acceptés, vus tels qu’ils sont, plus vite on peut retrouver un esprit disponible et neuf pour la nouvelle réalité qui se présente à chaque instant.

Lundi 22 mars 2004 : L’univers entier dans un grain de riz.

Pendant zazen, revenez constamment à la concentration sur votre posture. Etirez bien tout votre corps entre ciel et terre. Inspirez et expirez profondément. Le regard est tourné vers l’intérieur. Nous sommes assis face au mur, ce qui veut dire que l’on cesse de poursuivre les objets du monde extérieur, les relations avec les autres et que l’on est complètement attentif à ce qui se passe ici et maintenant.

Même si on est immobile, même si on est assis face à un mur avec ce corps limité, cette pratique de chaque instant nous met en contact avec la dimension illimitée de notre vie. Pas besoin pour cela d’y penser consciemment mais simplement de laisser tomber l’esprit qui, en nous, crée des séparations et porte des jugements tels que ceci est proche ou éloigné, ceci est petit ou grand, vaste, ceci m’appartient ou appartient à quelqu’un d’autre, ceci est moi.

En zazen, cet esprit, ce mode de fonctionnement de l’esprit est abandonné et à chaque instant nous vivons sans séparations. L’instant est vécu absolument, sans penser à l’avant ni à l’après, sans regret ni attente. C’est au-delà du temps, passé, présent et futur. Dans l’expérience de cet instant, sans y penser, il y a quelque chose de l’éternité qui s’actualise. Dans la concentration sur la posture du corps, (même si ce corps est limité à quelques cinq ou six pieds de haut), ce corps est naturellement relié à tout l’univers. Il n’est pas nécessaire de penser à des mondes infinis pour faire l’expérience de l’illimité mais simplement se concentrer sur le corps, penser avec le corps et laisser tomber la séparation entre soi et les autres, entre soi et le monde extérieur.

Cette façon de percevoir la réalité, ici et maintenant, est ce qui a fait dire : « L’univers entier est contenu dans un simple grain de riz. »

Ce n’est pas une question de quantité mais d’expérience.

Mercredi 24 mars 04 - matin : Désencombrer notre esprit

Lorsque l’on pratique zazen, on est concentré sur la posture : le dos vertical, le menton rentré, les épaules relâchées.
On ramène son attention au tonus juste du corps. Ainsi, on ne se laisse pas entraîner par les pensées qui surgissent.
Au contraire, on peut les refléter clairement, comme un miroir. Et particulièrement le matin, on peut voir ce qui anime notre esprit, à partir de quoi nous allons vivre cette journée.
Ainsi, on pratique une observation aussi objective que possible de ce qui nous anime, nos motivations, nos désirs, nos illusions, nos attachements.
En même temps, on prend conscience de la vacuité de toutes ces pensées, du fait qu’elles vont et viennent comme des nuages dans le ciel : un jour le ciel est couvert, un autre jour il est bleu.

Cependant, ces pensées qui nous traversent l’esprit, nous font agir dans la vie quotidienne. Alors on se pose la question : « Qu’est-ce qu’une pensée juste ? »

En zazen, nous ne suivons aucune pensée mais dans la vie quotidienne, quelles pensées allons-nous accepter de suivre ?
La pratique de zazen nous donne ce choix, la possibilité de suivre ou de ne pas suivre. Lorsque l’on ne pratique pas zazen, on est souvent conditionné, entraîné malgré soi par des pensées dont on n’a pas véritablement conscience.

Dans l’enseignement de Bouddha que nous suivons, ce que l’on appelle une pensée juste, c’est une pensée en harmonie avec la réalité telle qu’elle est. C’est aussi et surtout une pensée de compassion, de bienveillance, une pensée qui actualise la réalité d’être totalement solidaire et interdépendant des autres. Ce n’est pas parce que Bouddha l’a dit ou parce que Dieu le veut mais parce que cela correspond à la nature même de l’existence. En allant dans ce sens, on augmente notre capacité de bonheur et celle des autres.

En allant à l’encontre de cela, nous produisons de la souffrance. Le piège à éviter, c’est de trop s’attacher à la discrimination entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas et d’en arriver à se juger soi-même et à juger les autres constamment à l’aune du degré de compassion. Par exemple, se culpabiliser d’en manquer, juger les autres parce qu’ils n’en manifestent pas suffisamment. Aimer ne se commande pas. Par contre, on peut faire en sorte de laisser tomber les obstacles à une vie plus en harmonie avec cette réalité, à notre solidarité avec tous les êtres. Pour cela, il convient de trouver un esprit plus disponible, pas encombré par nos petits attachements.

Pratiquer zazen le matin, c’est l’occasion de désencombrer notre esprit et de retrouver cette disponibilité pour être attentif à soi comme aux autres.

Mercredi 24 mars 2004 - soir : Souffler la bougie.

Pendant zazen, on revient constamment à la concentration sur la posture en étirant bien les reins, la colonne vertébrale et la nuque.
On rentre le menton et on pousse le ciel avec le sommet de la tête. Les épaules sont relâchées, le ventre détendu. On inspire et on expire profondément en poussant bien sur la masse abdominale vers le bas de façon à aller jusqu’au bout de chaque expiration, en créant une légère expansion sous le nombril au point de contact du tranchant des mains avec le bas-ventre.

Si l’on répète ce mode d’expiration pendant quelques minutes, l’énergie descend dans cette zone du hara sous le nombril.
L’agitation mentale se calme, la zone du plexus solaire se détend. En revenant à l’attention à un tonus équilibré, on devient intime avec son propre corps, on se met à penser en unité avec le corps. Cette pensée, cette conscience en unité avec le corps ne s’attache pas à des notions, à des catégories mentales. L’esprit qui créait des discriminations, des oppositions, est abandonné. Son mode de fonctionnement est abandonné. C’est un peu comme si, dans une pièce éclairée par une bougie, on venait à souffler brusquement la bougie. La lumière de la bougie qui permettait de distinguer les formes, d’opposer les zones claires et les zones sombres, est abandonnée.

En zazen, c’est comme si on soufflait la bougie des activités mentales dualistes. Quand cette lumière de la conscience dualiste est abandonnée, alors l’esprit un se réalise.
L’esprit en zazen englobe toutes choses sans discrimination, sans jugement, sans opposition.
On arrête ainsi le combat, les conflits et une grande paix intérieure peut s’établir en laissant tomber les causes d’oppositions. L’esprit en zazen ne mesure pas, ne compare pas, n’établit pas de valeurs. Tout jugement relatif est abandonné. Ainsi, on peut devenir intime avec l’autre versant de la réalité, la dimension absolue de l’existence que l’on ne peut pas saisir par des notions du langage et que l’on peut appréhender intuitivement lorsque l’on cesse de s’attacher à nos catégories mentales.

Cet absolu est ce qui existe au-delà de toutes possibilités de saisie à travers les mots, les concepts. C’est seulement en abandonnant la pensée langagière que l’on peut devenir intime avec cette dimension autre de l’existence. Dans le zen, on appelle cette expérience hishiryõ, au-delà de la pensée comme de la non-pensée, au-delà de toutes mesures de comparaison.

On a souvent désigné cette dimension comme étant Dieu ou bien nature de bouddha. Toutes tentatives de la ramener à nos catégories mentales en trahissent la nature. C’est pourquoi, dans son enseignement ultime, le Bouddha a fait simplement silence et a seulement fait tourner une fleur entre ses doigts. Simplement voir la fleur telle qu’elle est, au-delà de tout qualificatif pour la décrire, c’est expérimenter l’absolu, l’existence au-delà de tout ce que l’on peut mesurer. C’est la même expérience que de se concentrer sur la posture, la respiration de zazen, en laissant tomber toutes nos catégories mentales, en ne s’y attachant pas. Il n’y a pas besoin de faire un effort particulier pour atteindre cette dimension, il suffit simplement de cesser d’obscurcir.

Lundi 29 mars 2004 : Par-delà les mots

Pendant zazen, tout redevient silencieux et surtout notre propre esprit. Le véritable silence, c’est de ne pas s’attacher aux pensées qui surgissent. Ne pas les juger, ne pas les rejeter.
Arrêter tout combat.
Laisser tomber l’esprit qui crée des oppositions. Même s’il y a un enseignement oral pendant un moment du zazen, cet enseignement devrait provenir du silence et ne pas entraîner de l’agitation mentale. Souvent lorsque l’on étudie l’enseignement du zen, on s’attache à certaines formulations, certaines expressions et on pense avoir compris : « Zazen, c’est comme ça. - Cela, c’est le zen. »

Quand on commence à penser ainsi, on est complètement à côté.
Par-contre, durant zazen, si des paroles d’enseignement sont prononcées, elles proviennent de zazen et elles sont reçues par l’esprit en zazen. A ce moment-là, on ne s’attache pas tellement aux mots, à la formulation et on comprend à partir de la pratique. La pratique est la source de tous les enseignements.

Maître Dõgen a étudié tous les enseignements du Bouddha et des patriarches. Il les a complètement repensés à travers sa pratique de zazen.

Quand nous recevons des enseignements, nous devons nous demander ce que cela signifie dans notre pratique de zazen et ultérieurement, bien sûr, aussi dans notre vie. Par delà les mots, à quelle expérience cela nous renvoie ? Par delà l’enseignement, notre pratique, elle-même, nous fait revenir constamment à la source de ce qui fonde notre vie.

En réalité, cette invitation à revenir à la source est le véritable enseignement. C’est pour cela que nous suivons certaines formes : la concentration sur la posture, sur la respiration, suivre les règles du dojo dans lequel nous nous trouvons. Mais nous les suivons sans nous y attacher. Les règles servent de cadre à notre pratique mais ne devraient jamais nous faire oublier quelle en est l’essence. Cette essence, nous ne pouvons pas l’expliquer. Toutes les formules telles que : Réaliser l’esprit insaisissable, l’esprit qui ne demeure sur rien - Penser du tréfonds de la non-pensée - Revenir à la vacuité : sont des tentatives d’indiquer l’essentiel.

Mais l’important, c’est d’en faire l’expérience par soi-même, au-delà des mots. Et cela ne peut se passer que maintenant dans une totale attention à ce qui est.

Quand on se concentre de cette manière, alors les mots, les formes, les règles, ne peuvent plus nous attacher.

Mondo du lundi 29 mars 2004 : Faire l’expérience du rien.

Q : Je voudrais d’abord te remercier pour la dernière sesshin parce que tu as été le diapason qui m’a permis de me réaccorder.

En arrivant en sesshin, j’étais comme un vieil instrument un peu cabossé et désaccordé et cela m’a donné le « la » pour vibrer d’une autre façon.

Je l’ai même ressenti tout à l’heure en chantant l’Hannya Shingyõ. Ma question est sur ces pensées qui surgissent et ce silence dont tu parlais encore tout à l’heure. Durant la sesshin, tu as pris la métaphore du poisson-chat que l’on pêche.

Cela m’a permis d’observer un peu mieux d’où sortent ces pensées.
Ne naissent-elles pas du fait que nous sommes des êtres de langage, toujours à nommer les choses, à les articuler et à donner au temps une limite ?
Tout cela ne nous renvoie t-il pas à cette omniprésence d’une peur dont on n’arrive pas à se libérer facilement, de la peur de la mort, de la peur de ne pas exister tout simplement ?

R.Y.R : Tu veux dire que l’on remplirait les silences avec des mots pour se donner l’impression de continuer d’exister.

Q : Pour ne pas mourir. En fait pour courir alors que zazen nous dit de nous asseoir, pour éviter cet instant où finalement on n’a plus de repères et où on se sent mourir.

Comment avoir une motivation sincère qui ne soit pas intellectuelle et s’abandonner à ce silence qui ressemble à une mort ?

R.Y.R : La motivation, c’est de sortir d’un fonctionnement mental qui est basé sur la peur d’être confronté au vide et à la mort. On remplit l’espace mental avec un tas de pensées, d’activités, parce que l’on a peur de quelque chose que l’on n’a pas réellement expérimentée.

Faire zazen, c’est prendre le risque d’expérimenter ce qui nous fait peur avec la chance de se rendre compte que finalement ce n’est pas ce que l’on imaginait. Ainsi, on peut faire l’expérience d’être au-delà de la pensée sans pour autant tomber dans l’anxiété, dans l’angoisse. Au contraire, la libération n’est pas du tout quelque chose d’angoissant. Mais tant que l’on ne l’expérimente pas profondément, il y a une part de nous qui a peur.

C’est un peu comme les gens qui se trouvent dans un lieu silencieux et qui, au lieu de l’apprécier, allument la radio, la télévision, commencent à se livrer à toutes sortes d’activités pour ne pas être dans le rien, dans le rien faire, le rien entendre. Le rien fait peur. Mais, si on fait vraiment l’expérience de ce rien, si l’on prend le risque de déclencher cette angoisse, on s’aperçoit qu’au fond, au contraire, c’est très libérateur. Il faut pouvoir l’apprivoiser, il faut en faire l’expérience. L’enseignement du zazen est là pour nous encourager à en faire l’expérience.

Baso et Nangaku

Mercredi 31 mars 2004 - soir : La réalisation dans l’action.

Pendant zazen, concentrez-vous sur votre posture. Basculez le bassin en avant. Prenez fermement appui avec les genoux sur le sol. Détendez le ventre. Laissez le poids du corps presser sur le zafu avec le bassin suffisamment basculé en avant pour que l’anus ne touche pas le zafu. C’est ce qui donne à la posture sa stabilité. A partir de cette assise, on peut étirer les reins, la colonne vertébrale, la nuque et pousser le ciel avec le sommet de la tête. Le menton est rentré, les épaules relâchées, le corps étiré entre ciel et terre. Le regard est posé devant soi sur le sol ne fixant rien de spécial. La main gauche dans la main droite, le tranchant des mains en contact avec le bas-ventre, les mains ne font rien de spécial, ne saisissent rien.

Cette façon de s’asseoir, transmise depuis Bouddha, ne peut pas être considérée comme une technique ou un support pour la méditation. Notre pratique consiste à être pleinement en unité avec le corps assis en zazen. Quelles que soient les motivations qui nous aient amenées jusqu’au dojo, une fois rentré dans le dojo, notre seule intention est d’être pleinement assis, sans laisser d’autres buts nous tirer hors de la pratique. Même si on a le but élevé de réaliser la Voie de Bouddha, d’atteindre le satori, l’illumination, lorsque l’on est assis en zazen, on est simplement assis et on oublie toute arrière-pensée. On ne laisse pas se créer d’écart entre notre pratique, concentré ici et maintenant, et une réalisation supposée venir dans le futur. Pratiquer en s’oubliant totalement soi-même est notre réalisation.
C’est aller au-delà de l’ego ordinaire qui s’attache.

En zazen, on ne saisit rien et on ne rejette rien. On est libre de toute avidité et de toute aversion et on est pleinement conscient de ce qui se passe ici et maintenant, d’instant en instant. C’est ainsi que la pratique est la réalisation : l’esprit libéré de tout objet.

Lorsque Baso pratiquait avec Maître Nangaku, celui-ci lui demanda : « Qu’as-tu l’intention de réaliser en étant assis ainsi en zazen ? » Baso avait répondu : « Je veux devenir bouddha, m’éveiller. » Alors Nangaku prit une tuile et se mit à la polir. Baso lui demanda : « Maître, que faites-vous, pourquoi polissez-vous cette tuile ? » Nangaku lui répond : « Je veux en faire un miroir ». Baso s’étonne : « Comment pouvez-vous obtenir un miroir en polissant une tuile ? »

Nangaku de lui dire : « Comment peux-tu espérer devenir bouddha en pratiquant zazen ? » De toute évidence, une tuile est une tuile et ne peut pas devenir un miroir. Par zazen, on ne peut pas devenir bouddha. La pratique n’est pas une question de devenir bouddha. Si elle est pratiquée avec un détachement de tout objet, elle est elle-même le miroir, elle est elle-même le Bouddha. C’est l’action de polir la tuile qui est le miroir. Le miroir n’est pas le résultat, il est dans l’action elle-même comme Bouddha est dans l’action de faire zazen en oubliant toute intention, en laissant tomber tout esprit de dualité entre soi, la pratique et bouddha.

Mondo du mercredi 31 mars 2004 : Nature de bouddha et violence.

Q : Au départ, je croyais que chaque être humain possédait la nature de bouddha mais l’actualité, la vie quotidienne, montre que le genre humain peut être extrêmement violent envers la nature et envers ses semblables. Par mes conditionnements, j’ai tendance à répondre à cette violence par la violence. Ceci crée une certaine souffrance de plus en plus profonde et je ne sais pas comment m’en débarrasser ?

R.Y.R : La souffrance, la violence, le mal dans le monde, signifient que même si tous les êtres ont la nature de bouddha, il y en a pour qui cette potentialité d’éveil est très loin d’être réalisée.

C’est la raison pour laquelle Bouddha a enseigné. Si on était tous angéliques, spontanément éveillés, actualisant la nature de bouddha, il ne serait même pas question de nature de bouddha. On serait simplement tel que l’on est. La nature de bouddha, c’est la possibilité de s’éveiller de ses illusions causes de souffrance, de violence. L’un ne va pas sans l’autre. L’éveil ne va pas sans l’illusion et l’illusion ne va pas sans l’éveil. Ce qui serait grave, c’est que le mal qui persiste dans le monde, te rende nihiliste ou pessimiste. La violence a toujours existé. Il y a toujours eu des guerres mais aussi, il y a toujours eu des gens qui ont pratiqué la méditation et qui se sont éveillés. Le sens de notre démarche est de ne pas se décourager et de faire en sorte que de plus en plus de gens aient la possibilité de s’approcher de cette pratique qui leur permette de se libérer de leur ignorance, de leur haine, de leur agressivité, de leur avidité. La tâche est énorme. C’est la tâche que se donnent tous les bodhisattvas. Dans ton métier, il est clair que la police est là pour arrêter la violence et s’il y a de la violence, il faut l’empêcher de se poursuivre et il faut agir avec fermeté. Ce n’est pas pour autant qu’il faille répondre à la violence par la violence. La violence policière n’a jamais supprimé la violence. Par contre, il faut employer des moyens fermes qui permettent d’arrêter la violence mais il faut le faire sans haine, sans agressivité, sans en rajouter et sans entrer dans le même type d’émotions négatives que les gens d’en face.

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P.-S.

Temple zen de Gyõbutsu-Ji

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tel : 04 93 80 81 49

Photographies de P-O Reynaud

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